« De bambou et de soie ». Chants anciens du Vietnam du nord et du sud. Compte rendu de concert au Musée Guimet par Chloë Richard-Desoubeaux

« De bambou et de soie »
Chants anciens du Vietnam du nord et du sud

Compte rendu du concert du 7 novembre 2014 à l’auditorium du Musée Guimet 

par Chloë Richard-Desoubeaux*

C’est devant une salle comble que s’est déroulé le concert « De bambou et de soie », dirigé par la chanteuse Huong Thanh. Huit musiciens étaient présents sur scène et furent rejoints plus tard par cinq autres artistes.

Tous les musiciens étaient habillés en tenues traditionnelles. Les hommes, vêtus de noir, étaient coiffés d’un bandeau noir également, tandis que les femmes portaient des tenues de couleurs ainsi que des coiffes noires – sortes d’auréoles tenant un chignon, de manière à ce qu’on ne voit pas leurs cheveux lorsqu’elles se tenaient de face. En guise de décor, cinq rideaux mettaient en valeur les artistes. Ceux-ci, assis en tailleur ou à genoux, étaient disposés de manière à former un arc de cercle faisant face au public et étaient répartis sur trois tapis. Les quatre chanteurs se tenaient au milieu, encadrés par les instrumentistes regroupés par deux : d’un côté les percussionnistes, de l’autre les instrumentistes à cordes. Ces éléments de mise en scène, jusqu’au salut des musiciens qui joignaient humblement leurs mains tout en effectuant une légère inclinaison du buste et de la tête, n’étaient pas sans rappeler un cérémoniel. Etait-ce pour illustrer visuellement les chants de prière interprétés ou s’agissait-il simplement de la tradition scénique de cette musique ?

Plusieurs instruments cordophones à cordes pincées, représentatifs de la musique traditionnelle vietnamienne, nous ont été donnés à entendre. Le dan tranh, instrument aussi bien soliste qu’accompagnateur proche du koto japonais ou du guzheng chinois, est une cithare sur table comportant seize cordes. Traditionnellement en soie, elles sont aujourd’hui souvent en métal et se pincent à l’aide de plectres fixés sur les doigts. Le dan bau est aussi une cithare, sur table ou tubulaire. Il est muni d’une seule corde en soie dont une extrémité – attachée à une cheville – part de la table, tandis que l’autre extrémité est reliée par une courge en bois à un bâton de bambou flexible. Ce bâton  permet de modifier la hauteur de la corde d’une main, pendant que les doigts de l’autre main pincent la corde. Le dan day, lui, est un luth muni d’un long manche à frettes. Il possède trois cordes et sa caisse de résonnance ouverte dans le dos est de forme rectangulaire. Exclusivement joué par des hommes, cet instrument remonte probablement au XVe siècle et peut servir à accompagner des poèmes. Autre luth, le dan nguyet, ou luth Lune, est doté quant à lui de deux cordes tendues sur un long manche relié à une caisse de résonnance plate et ronde comme la Lune. Il peut être accordé de différentes manières : souvent en quarte ou en quinte ou plus rarement à l’octave ; en fonction de la tessiture du chanteur, de la chanteuse ou d’un autre instrument avec lequel il joue. Le seul instrument à cordes frottées présent était le morin-khuur. D’origine mongole, remontant vraisemblablement au XIIIe siècle, il s’agit d’une sorte de violoncelle à caisse carrée membranophone, munie d’un manche long et fin qui se prolonge et  s’emboîte  à l’intérieur de la caisse, et dont l’autre extrémité se termine par une sculpture à tête de cheval. Il possède deux cordes frottées en crin de cheval et le dos de sa caisse en bois comporte une large ouïe en forme de demi-lune. L’archet, quant à lui, se tend manuellement.  D’autres instruments ont été utilisés, dont de nombreuses percussions, telles une sorte de grosse caisse, un gong, un phach (petite bande de bois que l’on frappe avec des baguettes), un tambour à deux membranes, des idiophones en bronze, ainsi que des petits membranophones. Nous avons donc pu entendre tout un arsenal d’instruments traditionnels, principalement constitués de bois, de peau et de soie, et qui sont toujours utilisés de nos jours à de nombreuses occasions : funérailles, cérémonies religieuses, musique folkloriques, festivités, théâtre … Toutefois, afin de répondre aux exigences acoustiques de la salle, des micros étaient disposés devant les instruments, et les chanteurs étaient équipés de micros-oreillette.

 Le concert s’est déroulé en de nombreux tableaux, parmi lesquels on retient plusieurs moments forts. Après une introduction aux percussions, sorte d’appel à la prière intitulé « Offrande d’encens », nous avons pu entendre un premier chanteur s’accompagnant au dan day, suivi par deux femmes chantant l’une après l’autre avant l’entrée en scène de Huong Thanh. Sa tenue entièrement rouge, y compris la coiffe, lui donnait l’allure d’une soliste. Arrivant après les autres musiciens, elle se tenait debout et son chant comportait de longues vocalises. En outre, elle était la seule femme à montrer sa chevelure. Vers le milieu du concert, tous les musiciens sont sortis de scène pour laisser place à des « paysans » en habits et accessoires traditionnels mimant une scène de village, sur fonds sonore de bruits de foule. A tour de rôle, deux artistes ont alors effectués des  numéros, l’un d’art martial à l’éventail, l’autre de jonglage. Tous deux étaient accompagnés par des roulements de grosse caisse, après quoi une « paysanne » a mimé une quête, comme pour un spectacle de rue. La musique a ensuite reprit de derrière les rideaux, tandis que la soliste revenait sur scène, en tenue de paysanne elle aussi. On a alors pu assister à une véritable petite pièce de théâtre, représentant une scène de séduction entre la chanteuse et un des « paysans », lors de laquelle il alternaient passages parlés avec une sorte de refrain lancinant chanté par la soliste et repris à la fin à l’unisson.  C’est ensemble qu’ils sont sortis de scène pour laisser place au tableau suivant.

Tout au long de ce concert, les musiciens nous ont donné l’occasion d’entendre plusieurs types de chants tels que la prière, la chanson de courtisane, l’opérette mais aussi de la déclamation. On a également pu remarquer plusieurs sortes d’ornements : vibrato bref et serré ornementant un chant syllabique, glissendo, coups de gorge permettant de séparer les syllabes les unes des autres (notamment dans le cas ou plusieurs syllabes d’affilée se chantent sur une même note).

            La réception de cette représentation fut excellente, et le public – dont environ la moitié des personnes semblaient d’origine vietnamienne – s’était déplacé très nombreux puisque le musée affichait salle comble, certaines personnes devant même s’assoir sur les marches pour assister au spectacle ! Mais cela en valait la peine car le concert était de grande qualité, et la musique très belle, même lorsque l’oreille n’y était pas habituée. La variété des genres interprétés évitait de tomber dans une monotonie qu’on aurait pu craindre au début du concert, lorsque l’on entendit plusieurs chants de prière successifs. Les musiciens ont toutefois sut habilement passer d’un style à l’autre, le tout joué par cœur. On regrette le manque d’un programme papier nous donnant quelques clés d’écoute.

* Chloë Richard-Desoubeaux est élève de la classe d’ethnomusicologie du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris dans le cadre de ses études en histoire de la musique. Grâce à un échange avec l’auditorium du Musée Guimet les élèves inscrits en ethnomusicologie ont pu bénéficier de quelques invitations pour les concerts de la saison 2014/2015 dont ils rapportent ici par écrit leurs impressions. Merci à eux et merci à Hubert Laot pour sa générosité.
Ce contenu a été publié dans Chroniques, Concerts. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire